En avril, ne te découvre peut-être pas d’un fil mais… file plutôt sur les pistes de l’Oisans pour clôturer la saison dans des conditions absolument mirifiques.
Textes et photos : Sébastien Close et Sylvain Crasset
Début avril 2026. Il n’y a plus de saison… et c’est tant mieux. Dans la théorie du calendrier, le printemps s’est déjà bien installé. Dans l’intensité des montagnes, il hésite encore un peu, balbutie sa douceur. Puis, dans une certaine nonchalance, décide finalement de prolonger sa léthargie. À Vaujany, il vient de neiger. Et pas qu’un peu. « Mais c’est un hiver normal…enfin, comme avant », grommellent les anciens, jadis coutumiers de l’abondance de flocons, d’hivers pleins comme il le fut cette saison. Pour les autres, plus jeunes, plus fous, la saveur n’en est que décuplée, d’autant que si les températures ne s’affolent pas encore, les journées, elles, s’étirent. La dernière trace s’annonce terrible..

Posé à flanc, le village-station de l’Isère, 350 âmes à l’intersaison, dix fois plus dans les grosses périodes et presque autant de chamois dans les cimes qui l’égayent, pousse son dernier sprint. La clôture du domaine skiable, c’est pour bientôt, le 19 avril prochain. En attendant, un coup d’œil vers La Fare, l’emblématique piste noire du massif des Grandes Rousses, permet de s’en rendre compte : il fait blanc. Intensément blanc sur les 800 mètres de dénivelé tout en rupture de pentes qui tracent de l’Alpette jusqu’à l’Enversin entre les sapins en rangs serrés. Tant mieux, en les combinant avec le Pic Blanc à 3300 m, les dix bornes de descente se dévalent d’un seul souffle. Haletant certes, mais sans césure tant la neige est absolument parfaite. 2210 mètres de dénivelé. Bonjour les cuisses, salut le souvenir gravé.


Lié au domaine de l’Alpe d’Huez
C’est ça, Vaujany. Un village au pied d’une grande légende. Connecté au joueur domaine de l’Alpe d’Huez qui offre ses 250 kilomètres de pistes, pour tous les niveaux. Du taulier au piou-piou. De la verte large comme un boulevard au serpent taillé dans la roche version Sarenne et ses seize bornes mythiques, plus longue piste noire d’Europe. Profitant des retombées financières liées au Barrage de Grand Maison dans la vallée, le hameau s’est complètement transformé au début des ‘nineties’. Bien plus tard que le boom des sports d’hiver qui a secoué la France, quelque trente ans plus tôt. De quoi faire de Vaujany un espace de jeux frais comme un jeune premier, respectueux d’un visuel qui s’écrit dans l’harmonie du paysage qu’il exploite. Ce qui, en étant tout à fait honnête, n’était pas tout à fait dans la « to do list » des avides promoteurs dans les « sixties »…



Des infrastructures à la pointe
Devenu station de ski, il n’en a pour autant pas perdu son âme et son cachet. Ici, des barres, mais pas d’immeubles, seulement rocheuses. Des parkings (gratuits) pour éviter les nuisances visuelles (le maire en est, fort logiquement du reste, très fier). L’esprit montagne, des chalets, presque cocooning malgré l’immensité qui les entoure. Et surtout des infrastructures à l’avenant. Sa médiathèque avec ses 10.000 références où tout est gratuit, sa patinoire, ses espaces ludiques ou son musée sont ciselés dans la perfection.

Ce dernier, interactif et vivant, est tout simplement ahurissant avec son simulateur de vol, ses expériences sensorielles et son originale découverte de la montagne. Écrans, jeux multiples, projection avec des… vibrations. L’équipement et l’histoire narrée sont tout bonnement impressionnants. Et pour tous les âges. Pour l’avoir expérimenté avec une bande s’étalant de 28 à 50 ans, il est parfait, prenant et ludique. Ah oui, et complètement gratuit… Idéal pour l’ensemble de la famille un jour où la météo impose son caractère.
Une neige parfaite pour savourer la sensation de vivre au gré des virages et l’emporter, dans ses rêves et dans ses valises, une fois l’hiver éteint.
Ce n’est en rien le cas en ces premiers jours d’avril. Que du contraire. Les nuits sont étoilées et glaciales, les jours peints dans la lumière d’un soleil qui retient encore sa chaleur. Maximum six degrés au thermomètre. Des conditions mirifiques pour dessiner les dernières traces de la saison, profiter une ultime fois des grands espaces. Savourer la sensation de vivre au gré des virages et l’emporter, dans ses rêves et dans ses valises, une fois l’hiver éteint.

Un village authentique
Vaujany permet tout ça. Et bien plus encore. C’est un village authentique, avec les prix qui vont avec. La circulation s’y fait via de grands escalators qui s’étirent pour relier tous les pans du hameau. Pas besoin d’utiliser la voiture pour se déplacer, l’endroit reste humain. Loin des « usines à ski » mais avec un domaine dont la variété titille les géants du secteur. Baptisé Grand Domaine, il comprend 70 remontées mécaniques (et presque aucun tire-fesses), deux snowparks et 1100 canons à neige qui n’ont pour l’occasion pas besoin de fonctionner. Le tout avec une exposition en grande majorité plein sud ce qui, en ce début avril, garantit une lumière riche.

Soupe et velouté
Honnêtement, autant le terrain de jeu est aguicheur sur le plan distribué au pied de la « grande cabine » qui dessert le domaine depuis Vaujany, autant il se transforme en véritable coup de cœur une fois le snowboard (oui, je sais…) fixé au pied. Très peu de liaisons plates qui s’érigent comme la hantise des pratiquants de cet « art » et, en cette fin de saison, un domaine qui dévoile ses charmes à quelques grands privilégiés seulement.

Alors, certes, les esprits chagrins pointeront qu’à partir de quinze heures, la neige se veut un brin collante. Un peu « soupe » mais franchement, on reste tout de même sur du bon velouté, alors. Compact en matinée, le flocon devient souple et joueur quelques heures plus tard. En outre, grâce à Robin, le moniteur de l’ESF qui accompagne le groupe pour l’occasion, impossible de rater le bon « timing ». Telle face quand le soleil a déjà un peu chauffé la surface, telle face à avaler plutôt en début d’après-midi… Bref, la respiration enneigée ne souffre d’aucun écueil. Ah si, un seul. Le plaisir a beau s’étirer, il n’est pour autant pas éternel… jusqu’à l’hiver prochain. Ou le printemps, c’est selon…
A la recherche du loup
Fin de journée. En raquettes ou (plutôt) en skis de randonnée, les vastes espaces qui égayent Vaujany permettent une immersion totale dans la montagne. Dans ce qu’elle a de plus authentique. Via le plateau de Montfrais desservi par des télécabines depuis le village, l’espace propose des pistes aux couleurs multiples. L’enivrante Vaujaniate, classée rouge, est d’ailleurs une alternative plus douce bien que tout aussi grisante à La Fare pour revenir au camp de base. Mais si, du Domaine des Rousses au Col du Couard, nombreux sont les itinéraires hors-pistes, l’espace boisé qui s’étale en dessous de la piste susmentionnée tient également d’un vif intérêt.

En compagnie de Manon, Accompagnatrice en montagne, la perception de la nature change très vite. Presque d’un souffle. Les pas ont beau être hasardeux, les gamelles fréquentes malgré les raquettes, l’immensité des lieux se dévoile au gré de la progression. En face, de vastes espaces de falaises plissées, le schiste saillant. Pas un seul sentier, un lieu presque vierge de toute signature humaine. Idéal pour observer la faune de la montagne. Si les marmottes dorment sur leurs deux rondes oreilles en attendant des jours (encore) meilleurs, les chamois sont par contre de sortie. Manon dégaine les jumelles. Ils évoluent, en nombre, dans cet environnement aride. Pour un humain, même funambule, ce n’est même pas la peine d’essayer dans pareille topographie…



Quelques instants plus tard, un aigle royal balaye le ciel de son envergure souveraine. Avec ses taches blanches au bout des ailes, il est aussi facilement identifiable que majestueux. « Il y a quelques jours, j’ai même vu un loup qui se baladait », sourit Manon. Du coup, le groupe scrute la face à en user les jumelles. Un mouvement ? Le loup ? Non, « juste » un chamois qui s’amuse. Après plusieurs minutes à scruter, un genépi fait maison qui donne presque l’impression d’avoir avalé l’armoise tant il dégage des arômes, l’escouade se remet en mouvement. Le pas est toujours aussi hésitant mais cette déconnexion est tellement rassérénante. Au loin, le soleil finit son effort. Il est temps de rentrer, bercé par le silence. Par ce vide qui, paradoxalement, remplit d’instants suspendus.
